Transcriptions musicales
Vulgarisation de la musique classique
pour les petits et les grands
Je suis heureux de vous retrouver pour ce nouvel article, et d’échapper, en vous parlant de belle musique, à la morosité de l’actualité de ce monde. Ne trouvez-vous pas que tout est anxiogène de nos jours ? Heureusement qu’il nous reste Ravel pour nous consoler (et les pâtes carbonara). Les compositeurs, tout au long de l’Histoire, ont souvent eu l’impression que le monde s’écroulait, et comme eux ne connaissaient pas forcément les pâtes carbonara pour se consoler (…malheur !), les périodes de crise et de fin de siècle leur ont inspiré les plus belles musiques du monde (…bonheur !). Petit guide donc, aujourd’hui, des musiques de la fin du monde- ces musiques qui extériorisent les sentiments de la vie de tous les jours, bref, ces musiques qui nous aident à vivre.
Vous ai-déjà parlé de Bach? Bach, né en 1685 et mort en 1750, a marqué la fin du baroque. Le père Bach et ses 21 enfants connaissaient tout de l’actualité de Leipzig, cristallisaient beaucoup de tendances différentes! Un des fils de Bach, Jean-Chrétien, est par exemple devenu compositeur, et s’est engagé dans le style galant, un style de la simplification et du charme, autrement dit l’inverse de son père! Un autre fils compositeur de Bach, Carl Philip Emmanuel, s’est engagé dans le style sensible, l’Empfindsamkeit, un style de la liberté expressive mêlée à une certaine rigueur, autrement dit (je grossis le trait bien entendu) l’inverse de son frère. Vous comprenez donc bien que Jean-Sébastien Bach, le père, spectateur de tout ça, était très à même de synthétiser l’esprit de son époque. Alors comment a-t-il fait lui, JS (n’est-ce pas un surnom très « urban style »?), pour survivre à la fin du monde?
Je vous propose d’écouter une de ses oeuvres les plus extraordinaires: l’Offrande musicale. Bach, dans ses dernières années, a adhéré à la société Minzler, une organisation de compositeurs, et il lui fallait, pour cette société, produire une oeuvre « théorique » par an. Qui démontrerait certains principes, certaines découvertes. En 1747, ce fut l’Offrande musicale, cathédrale intellectuelle fondée sur une seule phrase musicale proposée par le roi de Prusse Frédéric II en personne. Le roi était flûtiste et musicien amateur, et avait élaboré ce thème jugé impossible à travailler pour éprouver, en quelque sorte, les limites du talent de Bach. Manque de chance, Bach lui répond avec ce recueil qui prouve que de limites, il n’a absolument aucune. Je vous invite à écouter le ricercar à six voix. Le ricercar était l’ancêtre de la fugue, et un genre pratiquement disparu, déjà à l’époque. Au sein d’un baroque déclinant, le voici ressuscité et transformé en forme plus actuelle que jamais par notre Allemand préféré.
Bach affronte donc la fin de son monde qui s’annonçait en revenant à une forme de tradition sublimée. Mais qu’en est-il d’autres compositeurs? Joseph Haydn, quelques cinquante années plus tard, adopte une attitude tout à fait différente. En 1797, il a 65 ans. Il est célébrissime, mais vieillissant, héraut d’une belle tradition classique qui fait face aux assauts des premiers romantiques, pirates musicaux rangés sous la bannière obscure du mouvement du « Sturm und Drang » (grosso modo, tempête et passion). Haydn aussi a donc vécu, à sa manière, la fin d’un monde. Mais il va faire preuve d’une modernité inouïe avec ses quatuors op.76, cette année là, qui seront publiés en 1799, au crépuscule du XVIIIe siècle.
Je souhaiterais vous faire partager le mouvement lent du sixième quatuor de l’opus 76, que je trouve en tout point extraordinaire. Le spécialiste Hans Keller le qualifie de « véritable déclaration de guerre à la tonalité principale ». En effet, le style classique se définit par son inscription dans une tonalité stable, c’est-à-dire dans un certain réservoir qui va donner son caractère à la pièce. Mais Haydn va perpétuellement changer de tonalité dans cet extrait. Son errance donne presque à ce mouvement lent une impression d’immobilité; l’expression du quatuor classique étant arrivée au bout, il semble, dans ce climat d’incertitude n’en rester que l’essentiel: une forme de pureté. Allez donc vous plonger dans la fin du monde vue par Joseph Haydn.
N’est-ce pas sublime? Je crois, pour ma part, que c’est à la fin de sa vie qu’il a été le plus merveilleusement inspiré. Je vous invite très chaleureusement à écouter, si cela vous a plu, son opus 103, duquel le compositeur dit, à 77 ans, épuisé: « c’est le dernier de mes enfants, mais je crois qu’il me ressemble encore ». Une phrase qui éveille, je trouve, une certaine tendresse pour l’Homme qu’il était, et pas seulement pour l’artiste.
Vous ne trouvez pas que nous écoutons de la musique particulièrement belle aujourd’hui? Si les fins de siècle inspiraient tout le monde comme ça nous serions tous d’immenses artistes! Une petite pièce un peu différente à présent. Je voudrais vous aiguiller vers un peu de musique française: le dernier cycle de mélodies de Gabriel Fauré, l’Horizon chimérique, qui date de l’automne 1921. À nouveau, c’est à la fin de sa vie que Fauré a été, à mon sens, le plus génial. Dernier romantique français, il vivait dans une ambiance où des oeuvres révolutionnaires comme le Sacre du Printemps (1913) de Stravinsky défrayaient la chronique. Fauré, lui, faisait une musique humble, dépouillée, et belle. Dans l’Horizon chimérique, les mélodies commencent par ce vers « la mer est infinie et mes rêves sont fous ». Après un voyage mélancolique, on semble se résigner, dans une dernière mélodie qui en appelle aux vaisseaux, métaphore du romantisme qui s’en va. Mais sur le dernier vers, le vieux poète sensible se lève et s’emporte une dernière fois: « mais votre appel au fond des soirs me désespère/car j’ai de grands départs inassouvis en moi ».
Nous arrivons au terme de ce petit article sur la fin du monde, sujet à la fois très actuel et tout à fait intemporel! Je voudrais vous quitter sur un petit trait d’humour, et la musique du film Spectre, un des derniers James Bond, parce qu’elle est une belle suggestion de l’univers qui s’écroule autour d’un homme… Musique moins élaborée que les autres, sans doute, parce qu’elle est destinée à plaire au plus de monde possible, mais incroyablement efficace, et surtout fondée sur le seul précepte théorique qui pourra réellement nous faire survivre à tous les mondes finissants: elle fait plaisir.