Transcriptions musicales
Vulgarisation de la musique classique
pour les petits et les grands
Je dois vous l’avouer: mon rêve d’enfant n’était pas d’être musicien. Je voulais être agent secret. Je lisais les histoires d’espions de la Bibliothèque verte, et que voulez-vous, mon petit coeur de sept ans battait la chamade. Une fois rendu à la triste réalité que mon 18,5 en demi-fond de cinquième ne suffirait pas à me garantir les capacités sportives nécessaires à une carrière de James Bond, j’ai abandonné ce rêve… jusqu’à aujourd’hui, où je me suis rendu compte que je pouvais parfaitement concilier mes deux passions. La musique fourmille d’affaires de plagiat, d’espionnage, de vol d’idées… Je vous propose donc une petite enquête de contre-espionnage musical- à travers l’Histoire, voyons qui a espionné qui!
Commençons avec une affaire tristement célèbre, qui devrait envoyer ceux qui y ont participé dans une prison russe. Nous sommes en 1968, et l’agent Michel Legrand est au faîte de sa gloire. Pourtant, pourtant, il va commettre l’irréparable, et reprend, dans les Moulins de mon coeur, après un fructueux voyage au XVIIIe siècle, le thème du deuxième mouvement de la Symphonie concertante pour violon, alto et orchestre de Mozart. Si vous m’avez déjà lu, vous savez que je n’arroge à personne le droit de toucher à Mozart. C’est sacré. L’agent Gainsbourg était, déjà à cette époque, connu pour des faits d’espionnage aggravés, mais Michel Legrand va lui ouvrir son parcours criminel de façon plus éclatante encore que tout le monde jusqu’alors. On écoute la Symphonie concertante de Mozart. Flagrant n’est-ce pas?
Bon, avançons un peu dans notre histoire, et tentons de résoudre un des cas les plus graves qu’il nous ait été donné de connaître. J’ai nommé Franz Liszt! Ce compositeur notoire de la période romantique se fait connaître en composant une variation sur une valse de Diabelli, déjà un fait d’espionnage finalement, et en plus tout à fait assumé. Beethoven, petite parenthèse, composera d’ailleurs sur cette même valse de Diabelli, non pas une seule variation, mais trente-deux, magnifiques de virtuosité et de complexité, dont l’analyse dépasserait sans doute les prérogatives de la CIA et d’Interpol réunies.
Liszt, s’inspirant peut-être de ce modèle, va récidiver, plus tard dans sa carrière, avec ses paraphrases, sujet de notre inquiétude d’apprenti contre-espion du jour. Les paraphrases sont des pièces pour le piano reprenant des thèmes d’autres compositeurs, souvent extraits d’opéra, et les transformant en grandes fresques pleines de brio et d’éclat. Là où Liszt adoucit l’âpreté de son crime, c’est qu’à la différence du genre du pot-pourri, il ne s’agit pas vraiment de plagiat dans les paraphrases, mais bien de recréation, de réinterprétation des oeuvres citées. Penchons nous un peu, en effet, sur une de ses paraphrases les plus réussies: les réminiscences de Don Juan.
Cette célèbre oeuvre est tirée du Don Giovanni de Mozart. Datant de 1787, cet opéra sous-titré dramma giocoso, drame joyeux en italien, est un chef d’oeuvre de complexité qui a fasciné un certain nombre de compositeurs par la suite, comme Strauss qui a lui aussi, composé une oeuvre symphonique sur, peu ou proue, la même histoire! Le livret de Mozart, en bref, raconte l’histoire d’un séducteur qui tue un homme par amour de la chair et du pouvoir, et finit appelé en enfer par le fantôme de cet homme, le Commandeur. Vous imaginez donc bien que les romantiques de tout poil étaient fous de cette histoire, surtout que, bien que la condamnation morale du protagoniste soit bien présente, on ne peut s’empêcher d’avoir de la tendresse pour lui chez Mozart. Peut- être parce qu’il a (en toute objectivité) les plus beaux airs, qu’il est (en toute objectivité) de très loin le plus intelligent de tous… Je vous invite par exemple à écouter La ci darem la Mano, ou l’air du commandeur. Avez-vous dans l’oreille ces deux thèmes? Alors retour chez Liszt!
Je vous fais confiance pour faire avancer le contre espionnage musical, et déceler chez notre ami hongrois à la chevelure dans le vent toutes les traces de Mozart. La pièce sera longue, alors soyez sur vos gardes!Chers amis, comment s’est passée votre enquête? Si vous avez reconnu ces deux thèmes, bravo, vous êtes bons pour les services secrets-sinon, j’ai envie de dire que ce n’est pas très grave. Finissons notre enquête de terrain avec un compositeur magnifique mais méconnu, qu’il fallait que je vous fasse découvrir: Froberger. L’homme a plus que sa place dans l’histoire du jour, puisqu’il aurait, à titre personnel, effectué des missions d’espionnage! Puisqu’il vivait au XVIIe siècle, peut-être pas en combattant de grands méchants avec des lances à radioactivité, mais ce dont on est sûr, c’est qu’il fut un artiste voyageur, qui propagea, jusqu’à sa mort en 1667, son talent dans les différentes cours d’Autriche, d’Allemagne, d’actuelle Belgique et même de France.
Allez donc écouter sa pièce, à mon sens, la plus touchante: Méditation sur ma mort future. Y décelerez-vous des traces d’espionnage, de vols mélodiques, d’harmonies contrefaites? Froberger fut l’élève de Frescobaldi, autre grand compositeur de son temps, alors il y a bien sûr un peu de lui dans ses oeuvres. Mais espionnage ou pas, je vous invite à apprécier la grande beauté de cette musique, la grande humanité de ses harmonies changeantes, et la grande audace de ce style, puisqu’, au delà de toute question d’espionnage, la musique est bien l’un de nos seuls biens communs, qu’on ne peut voler à personne puisqu’il est à tout le monde. Quant à moi, en bon Langelot (à l’occasion allez relire les aventures merveilleuses de ce personnage!), je m’éclipse, et vous dis, je l’espère, par la télépathie des lecteurs, à très vite!